Itinéraire d'un ethnographe 1907 - 1946
1936 : Le Groenland d'ouest en est
Par Robert Gessain, in Timbres magazine, septembre 2000

©  Fonds Paul-Emile Victor - Bibliothèque du musée de l'homme / Perez, Matter, Victor et Gessain sur le pont du "Pourquoi-Pas" Du 18 mai au 5 juillet 1936, Paul-Emile Victor, Michel Perez, Eigil Knuth et Robert Gessain se lancent dans une traversée d'ouest en est de l'inlandsis groenlandais.Médecin de l'aventure, Robert Gessain raconte cette expedition de 820 km.

Après un premier hivernage de quatorze  mois en  1934-1935  à  Ammassalik au milieu des Esquimaux, sur la côte est du Groenland, derrière une banquise de 100 km de large, sous le cercle polaire, Robert Gessain, Michel Ferez et Paul-Emile Victor décidèrent de traverser la calotte glaciaire du Groenland d'ouest en est.

Le but de cette expédition était d'arriver à Ammassalik quelque deux mois avant l'unique bateau de ravitaillement danois arrivant une fois l'an;
ainsi avions- nous du temps pour nos observations anthropologiques et linguistiques dans cette tribu esquimaude.

En 1934, le commandant Charcot, à la demande de Paul Rivet, fondateur du Musée de l'homme, nous avait pris à bord du Pourquoi-Pas ? jusqu'à Ammassalik et était revenu nous rembarquer en septembre 1935 avec les abondantes collections réunies par P.-E. Victor pour le Musée de l'homme.
Sans Charcot et sans le Pourquoi-Pas?, il n'y aurait jamais eu d'équipe du Musée de l'homme au Groenland: de cela nous resterons toujours reconnaissants.

La traversée de la calotte glaciaire du Groenland, ou inlandsis, vaste désert de glace de quelque 800 km de large, méritait une préparation sans faute dont Michel Ferez fut le maître d'oeuvre.

Trois traîneaux tirés par trente-trois chiens transportaient les vivres pour les hommes et les chiens (dont la base fut du pemmican), un matériel photographique et cinématographique  (le film  fut perdu dans le naufrage du Pourquoi-Pas?), des instruments pour faire le point sur le soleil (le pôle magnétique et le pôle géographique étant très éloignés l'un de l'autre dans ces régions, l'usage de la boussole est aléatoire), un canot pliant et du matériel de campement (une tente pyramidale facile à monter, même par fort vent).

Peu de temps avant notre départ, notre ami danois Eigil Knuth se joignit à nous.

C'est par bateau, avec tout notre matériel, que nous atteignîmes Jakobshavn (l'actuelle llulissat), petit port de la côte ouest du Groenland.
Le 18 mai, nous quittâmes par petits bateaux indigènes Jakobshavn et, le même jour, nous étions à Christianhaab, dont le gouverneur nous salua au Champagne et au son de La Marseillaise.

Le soir même, nous étions au pied du glacier choisi pour monter sur l'inlandsis.

C'était un amoncellement de séracs, de crevasses et de ponts de neige instables.

Après que Knuth eut reconnu la meilleure voie d'accès, des Esquimaux, avec traîneaux et chiens, nous aidèrent à monter les 1500 kg de vivres et matériel à travers cette zone extrêmement tourmentée jusqu'au plateau.

Là fut établi le camp du Drapeau noir où nos propres traîneaux pouvaient enfin être chargés.


Du 27 mai au 3 juin, les conditions atmosphériques permirent une avancée raisonnable.

Du 4 au 24 juin, l'avance se poursuivit dans des conditions déplorables.

Les chutes de neige, généralement rares au Groenland en juin, furent pratiquement ininterrompues.

Au début, chaque jour, nous marchions huit heures, réservant quatre heures à l'installation du camp, huit heures de repos et quatre heures à défaire le camp.

Mais, prenant du retard à cause du mauvais temps nous décidâmes de faire des étapes de 30 km (mesures a la roue fixée à l'arrière d'un traîneau) avant de nous arrêter .

L'effort que les chiens eurent à fournir fut considérable.
Ils avaient des harnais de toile et non de cuir, pour éviter qu'ils ne les  mangent et se sauvent pour mourir de faim sur l'inlandsis.
Comme  il  avait été  prévu,  le  poids s'allégeant,  huit  d'entre eux furent abattus et rapidement découpés avant qu'ils ne gèlent pour servir de nourriture aux autres.
Plusieurs autres chiens périrent accidentellement à la fin de la traversée.

Le 25 juin, à la 19e étape, par 66°58' de latitude nord et 41°35 de longitude ouest, les conditions atmosphériques s'améliorèrent et, en sept étapes, l'expédition atteignit la côte est au lieu prévu, le 5 juillet.

En résumé, la traversée de l'inlandsis proprement dite fut faite en 45 jours- le parcours couvert en 27 étapes.

La distance parcourue fut de 820 km, avec une moyenne de 30 km par étape.

Il y eut 29 jours avec précipitation de neige, dont 22 de drift ou poudrerie (neige soulevée par le vent à plusieurs mètres de hauteur).

  Le vent souffla dans le sens opposé à la marche, c'est-à-dire  du sud-est pendant 28 jours. Il n'y eut que 4 jours sans vent.  Pendant 8 jours, le vent atteignit 15 m/s.

La température minimale  enregistrée fut de -27°5 et, pendant 12 jours, elle resta  au-dessous de -10°.

L'altitude maximale atteinte fut de 2600 m

Grace à Michel Ferez, qui devant les chiens marchait droit vers le but, les membres de l'expédition arrivèrent à la côte en excellente forme physique, dans les délais et au lieu prévu, où des vivres et des Esquimaux nous attendaient et où nos chiennes, enfin rassurées, accouchèrent.

Nous arrivâmes à Ammassalik le 10 juillet.


     Robert Gessain, Timbres magazine, septembre 2000