de la "PREMIÈRE EXPÉDITION FRANÇAISE AU GUNNBJØRNS FJELD",
en hommage à Paul-Émile Victor,
par Pierre
Grossmann :
12 juin 1996 : Un jour tant attendu, celui du Mont PEV...

Lever à 5h00. Il a fait -22°C au plus froid de la “nuit”. C’est un record, et pourtant personne ne l’a particulièrement ressenti dans les tentes. Par contre, avec encore -19°C et un vent soutenu, il faut une bonne dose de courage pour quitter la tente.
Heureusement, l’enjeu de la journée est tel, que chacun y met du sien pour ne pas traîner. Ce n’est pourtant que vers 9h00 que nous réussissons à quitter le camp. La journée sera plutôt longue, car nous ne le rejoindrons qu’à
20h00 !

Nous sommes lourdement chargés, car en plus du matériel technique de mesures habituel, nous emportons aussi la lourde plaque commémorative (elle pèse un peu plus de 5 kg) ainsi que l’outillage de scellement et les drapeaux. J’ai l’honneur de porter ce
supplément !
La progression commence par une marche interminable sur un glacier désespérément plat. En deux heures, on n’a gagné que 200 mètres. Heureusement la neige est froide et glissante, et les peaux ne nous freinent pas trop. Arrivés au pied de la montagne, nous découvrons que les glaciers nous amenant vers le sommet sont beaucoup moins crevassés que sur la photo aérienne. L’itinéraire semble idéal pour grimper à ski, même si la pente paraît en certains endroits un peu limite.

Finalement nous ne rencontrons aucune difficulté particulière, et avons même la surprise de ne pas avoir à déchausser. Il est 16h45 lorsque nous atteignons le but. Il ne fait que -17°C, et heureusement le vent n'est pas très fort.
Les photos aériennes traitées en stéréophotogrammétrie à l’ENSAIS (aujourd’hui INSA de Strasbourg) avaient clairement montré que parmi les sommets faisant partie de nos objectifs, seul le PEV apparaissait comme un dôme de glace assez plat et de forme à peu près carrée. Nous avions même cru apercevoir un affleurement rocheux dans l’angle sud-est.
En réalité, nous abordons un vaste plateau d’environ 10 000 m2 et tellement plat qu’il paraît impossible d’y trouver le point le plus haut. Dans le doute, c’est le centre du plateau qui est choisi pour les mesures.
À partir de cet instant, il y a un tas de choses à
faire : poser la plaque, déployer les drapeaux officiels et fanions des sponsors, prendre des photos, filmer, faire un speech, en fait faire du « spectacle »... C’est vraiment pour moi le pire moment de la journée, alors que ce devrait être l’extase de la conquête, de la première mondiale, bref le point fort de toute l’expédition.
Je me sens contrarié et déçu, au lieu d’être béat de bonheur. J’ai le sentiment que tout est bâclé... Pour la prochaine expédition (?), je me jure de veiller à mettre au point, jusque dans le détail, le scénario du
sommet !
Pendant que les « techniciens » s’affairent pour mettre en œuvre l’antenne et le GPS, une équipe part à la recherche de l’affleurement rocheux qui nous permettra de sceller la plaque. Ils reviennent
bredouille : aucune trace du point repéré à l’ENSAIS qui ne devait être qu’une vulgaire poussière sur la
photo ! 
La roche ne manque pourtant pas sur le versant sud-ouest, mais elle est
inaccessible : surmontée d’une corniche de plus de 20 mètres d’épaisseur, la paroi plonge quasi verticalement de 2000 mètres sur le Rosenborg Gletscher. C’est décevant et quelque peu frustrant, même si cette situation avait été envisagée.
Faute de mieux, la plaque est posée sur la tranche et supportée par les jambes de stabilisation prélevées sur le support de l'antenne du GPS. Dur pour Patrick qui voit partir en morceaux son trépied si
sophistiqué !
Les emblèmes nationaux groenlandais et français sont déployés et fixés sur l'antenne. Leur toute petite taille (à peu près au format A4) les rend vraiment trop discrets. Ils avaient en fait été oubliés dans les listes de matériels, et il a fallu improviser au dernier
moment : le drapeau français a été confectionné dans les ateliers de la chemiserie de Bernard G., et celui du Groenland nous a été donné par l’hôtelier de Keflavik qui en possédait un, par le plus grand des hasards.

Par contre, je n’avais pas oublié le pavillon officiel des Expéditions Polaires Françaises, obligeamment confié par Bernard Morlet, et nous le déployons avec beaucoup de fierté.
J’entame alors le petit « discours » préparé pendant la montée. Les mots sortent avec difficulté, tant j’ai la mâchoire crispée. Le froid peut-être, mais surtout une intense émotion qui m’étreint…
Le vent commençant à forcir, il fait rapidement glacial. Mais Patrick ne se laisse pas
fléchir : pas question de raccourcir les mesures, surtout pas pour le PEV dont on n’a aucune idée de l’altitude réelle. La carte indiquait 3400 m, mais on savait déjà que le point représenté n’était pas le sommet. Quelle joie lorsque la mesure instantanée nous donne une altitude d’environ 3600 m, confirmant ainsi l’estimation faite à l’
ENSAIS !
La descente à skis aurait pu être géniale, au moins pour le premier tiers où la neige était poudreuse, si j’avais eu le courage de resserrer mes chaussures pour mieux contrôler les virages.
Mais quand on a les pieds glacés, on n’a pas envie de se les bloquer. Plus bas, la neige est soufflée, et les virages difficiles à négocier.
De retour sur le glacier principal, je me laisse distancer par le groupe. J’ai envie de me retrouver un peu seul et faire le point dans ma tête. Pourquoi cette mélancolie, alors que tout a parfaitement fonctionné jusqu’
ici ? Les objectifs ont été atteints, les paysages sont fabuleux, la météo est favorable, l’ambiance dans le groupe est excellente. Tout va donc pour le
mieux !
Je ne regrette pas cet instant de solitude, car c’est finalement le seul moment où j’ai ressenti très profondément le privilège incroyable d’être parmi les premiers humains à découvrir cette fantastique vallée.
Je suis de retour au camp à 20h00. Il fait froid à nouveau, et je dois me forcer à manger, alors que je n’ai qu’une envie, celle de me plonger dans la douceur de mon duvet.
Il fera à nouveau -22°C cette « nuit »-là.