Itinéraire d'un ethnographe 1907 - 1946
Enfance et formation 1907-1933
Né le 28 juin 1907 à Genève, Paul-Emile Victor aurait pu s'appeler Paul, Eugène Steinschneider : ce n'est en effet que le 10 juin 1907 que son père Erich Heinrich Victor Steinschneider obtient de la Lieutenance générale impériale et royale du Royaume de Bohême, dont il est originaire, l'autorisation de changer son nom en Eric Victor.
Loin d'être de typiques bourgeois jurassiens, comme leur fils se plaît souvent à les décrire, les parents de Paul-Emile Victor sont des immigrés d'origine juive d'Europe centrale. Ils font partie de ces familles bourgeoises d'industriels qui ont essaimé l'Europe pour des raisons professionnelles.
C'est à Saint-Claude que Paul-Emile Victor grandit, dans un milieu social favorisé.
La Première Guerre Mondiale est pour lui une expérience traumatisante : en 1915, son père, du fait de sa nationalité autrichienne, est accusé d'espionnage par des rivaux industriels profitant de l'antigermanisme ambiant, et arrêté. Il est blanchi en 1916, mais une violente campagne de presse, qui transforme « l'affaire Victor » en une sorte « d'affaire Dreyfus sanclaudienne », et de réelles menaces pesant sur lui et sa famille l'obligent à déménager à Lons-le-Saunier, où il rouvre une usine en 1919.
Cet épisode traumatisant, refoulé toute sa vie durant, est peut-être l'une des explications du désir de voyage hors d'Europe qui saisit Paul-Emile Victor à l'adolescence.
Ce désir s'accompagne chez lui, du fait d'une éducation très protectrice et très puritaine, d'une tendance à la solitude rêveuse, que vient toutefois contrebalancer le scoutisme.
Les années de formation de Paul-Emile Victor (1919-1933) peuvent être lues à la lumière d'une dialectique entre ce désir de partir, de devenir explorateur, et son avenir tout tracé de bourgeois provincial appelé à reprendre l'usine paternelle.
Après un baccalauréat « sciences et langues vivantes », il intègre l'Ecole Centrale de Lyon en 1925, connue à l'époque pour former des fils d'industriels.
Mais il la quitte sans passer les examens terminaux pour intégrer la marine marchande en 1928, puis la Royale en 1929-1930 à l'occasion de son service militaire.
Une certaine désillusion sur le statut de marin, née du décalage entre le personnage rêvé par Paul-Emile Victor, le marin de Conrad…, et
la pratique routinière du métier de marin, le ramène en 1931 à Lons-le-Saunier : il entre à l'usine de son père.
Il y passe deux ans, mais finalement, le désir de voyage l'emportant sur le confort de la sédentarité,
il quitte Lons-le-Saunier et l'usine en 1933, refusant de devenir «le-fils-Victor-successeur-de-son-père».
Les conquérants des Pôles
POLE NORD :
L'Américain Robert Edwin Peary (1856-1920) compte huit expéditions arctiques à son actif.
En 1908, il est prêt pour ce qu'il veut être son dernier voyage polaire.
Le 2 avril 1909, Peary entame en traîneau un sprint final de 248 kilomètres.
"Enfin, le pôle!, écrit-il dans son journal.
La récompense de trois siècles.
Mon rêve et mon but depuis vingt ans.
Enfin, il est à moi!» Nous sommes le 6 avril, il est 10 heures.
La bannière étoilée flotte sur l'emplacement présumé du pôle Nord.
POLE SUD :
Le Norvégien Roald Amundsen (1872-1928) quitte Kristiansand le 9 août 1910, à bord du Fram, pour le pôle Sud.
Le 5 janvier 1911, le trois-mâts accoste dans la baie des Baleines pour hiverner.
Le 14 décembre 1911, Amundsen devient le premier homme à rallier le pôle Sud avec Olav Bjaaland, Sverre Hassel et Oscar Wisting.
Il devance de trente-quatre jours Robert Falcon Scott et ses compagnons qui mourront d'épuisement, de faim et de froid sur le chemin du retour.
Les années Eskimo 1933-1939
Ces années sont essentielles dans la vie de Paul-Emile Victor, car elles marquent le commencement de sa longue carrière polaire.
Cette dernière débute sous un double parrainage : Mauss Paul-Emile Victor sera ethnographe , et surtout Charcot il sera spécialiste des régions polaires.
Paul-Emile Victor suit les cours du premier à partir de fin 1933 et rencontre le second au début de 1934.
La rencontre avec Charcot est déterminante : c'est grâce à l'appui du « gentleman polaire » que Paul-Emile Victor met le pied à l'étrier.
Lors de son premier hivernage (1934-1935) à Ammassalik, sur la côte Est du Groenland, qu'il effectue avec trois compagnons, l'anthropologue Robert Gessain, le géologue Michel Pérez et le cinéaste Fred Matter, Paul-Emile Victor entame l'étude ethnographique des Eskimo d'Ammassalik.
Servi par ses talents en langue et en dessin, il suit le programme et la méthode de Mauss :
être curieux de tout, tout noter, tout dessiner et tout photographier, afin de comprendre tous les aspects de la société analysée, de la vie matérielle (techniques du corps, habitat, alimentation) à la vie spirituelle (légendes, contes, chamanisme), en passant par les techniques de transport et de chasse Rentré en France en 1935, Paul-Emile Victor acquiert une certaine célébrité, en écrivant des articles et donnant des conférences.
Il décide de repartir au Groenland en 1936.
Il effectue, en compagnie de Gessain, Pérez et du danois Eigil Knuth, une traversée d'ouest en est de la calotte glaciaire du Groenland en traîneaux à chiens, traversée tenant à la fois de l'exploit sportif, de l'expédition scientifique et de la mise à l'épreuve de soi.
Arrivé sur la côte Est, il hiverne une seconde fois (1936-1937), vivant comme « un Eskimo parmi les Eskimo » et complétant ainsi l'étude ethnographique des Eskimo d'Ammassalik, qu'il décrit comme une « civilisation du phoque », c'est-à-dire une société organisée de part en part autour du phoque et de sa chasse.
De retour en France, il entame l'exploitation de ses expéditions ethnographiques.
Se succèdent conférences à succès, articles scientifiques et « grand public », la publication de son journal d'expédition (Boréal, 1938 ; Banquise, 1939) et l'introduction des techniques eskimo en France, avec l'organisation d'un raid transalpin en traîneaux à chiens en 1938.
Devenu un personnage médiatique, il est conseiller technique du film de Jacques Feyder La loi du Nord en 1939.
Tant sur le plan scientifique que sur le plan médiatique, c'est donc une prometteuse carrière d'ethnographe-explorateur qu'interrompt le déclenchement de la guerre en 1939.
PEV pendant la guerre 1939-1946
Cette période était jusqu'à présent la moins connue de la vie de Paul-Emile Victor.
Une étude précise des sources disponibles, en particulier ses archives personnelles, permet cependant de retracer et surtout de comprendre le cheminement de Paul-Emile Victor pendant la seconde guerre mondiale.
Durant la Drôle de guerre, Paul-Emile Victor est adjoint à l'attaché naval pour les pays scandinaves.
Basé à Stockholm, il est à la fois agent de renseignement et officier de liaison avec la Finlande, en guerre contre l'Union Soviétique.
Pris de court à Copenhague par l'invasion allemande du Danemark en avril 1940, il parvient à rentrer en France.
L'Amirauté le renvoie à son poste à Stockholm, où il assiste en spectateur éloigné et impuissant à la débâcle de l'armée française.
Il quitte Stockholm en juillet 1940 et, après un long périple dans l'Europe en guerre (Finlande, Russie, Turquie, Grèce, Portugal, Espagne), regagne la France en octobre 1940.
Son caractère individualiste, son pacifisme humaniste, son dégoût de l'Europe, ses origines juives, l'expérience traumatisante qu'a été pour lui la Grande Guerre, le désir de poursuivre sa carrière, l'équilibre personnel qu'il a pu trouver lors de ses expéditions au Groenland : tout cela pousse Paul-Emile Victor à faire en octobre 1940 le choix d'une émigration de retrait ou d'éloignement.
Grâce à ses relations dans le scoutisme, il obtient le 12 octobre 1940 du ministère de l'Instruction publique une mission le chargeant de poursuivre ses recherches ethnographiques et d'étudier les mouvements de jeunesse aux Etats-Unis.
Après un séjour de deux mois au Maroc consacré à la réorganisation du scoutisme marocain (novembre-décembre 1940) et une expérience de six mois à la Martinique occupée à des travaux ethnographiques et à la mise en place de camps-écoles pour « l'Education Générale » (janvier-juin 1941), il arrive aux Etats-Unis en juillet 1941.
Là, il partage son temps entre travaux polaires et scoutisme.
Mécontent de son inaction et ayant l'impression de ne pas accomplir son devoir en continuant ses recherches aux Etats-Unis d'une part, refusant de rejoindre les milieux gaullistes à cause de l'affaire de Syrie d'autre part, Paul-Emile Victor choisit au milieu de 1942 une voie d'engagement médiane :
En juillet 1942, avec l'espoir de participer à une expédition de secours au Groenland, il s'engage dans l'US Air Force comme simple soldat.
N'ayant obtenu la nationalité américaine qu'en septembre 1942, il ne peut participer à l'expédition de secours au Groenland.
Après diverses affectations ne le satisfaisant guère (météorologie dans le Maine, formation de détective d'armée dans le Michigan), Paul-Emile Victor est enfin chargé d'une mission intéressante lui permettant d'utiliser ses compétences polaires : la mise au point du matériel destiné aux troupes de montagne, dans les Rocheuses, au Colorado, d'avril à juin 1943.
En juillet 1943, Paul-Emile Victor, après une tentative ratée de rejoindre les Forces Françaises Libres, est nommé lieutenant.
Il est affecté à la section arctique de l'Arctic Desert and Tropical Information Center (ADTIC), au sein duquel ses compétences polaires peuvent pleinement s'exprimer.
Son rôle est triple : rédacteur de manuels polaires (survie, déplacement, habitat… en milieu arctique), instructeur polaire (organisation de camps d'entraînement arctiques dans le Colorado) et conseiller arctique pour la création, la formation et l'entraînement de trois escadrilles de recherches et de sauvetage (Search and Rescue).
C'est d'ailleurs à ce dernier titre qu'il reçoit en novembre 1943 et février 1944 deux formations de parachutiste.
En avril 1944, il obtient enfin une mission de « terrain », puisqu'il est affecté à l'escadrille Alaska de Search and Rescue, chargée de porter secours aux avions en difficulté.
Cette période de secourisme aérien est cependant très brève puisque, dès mai 1944, le lieutenant Victor se voit confier une autre mission : organiser une unité de Search and Rescue maritime dans le détroit de Béring.
Grâce à son talent d'organisateur, il va mener cette mission à bien en cinq mois :
Choix d'un bateau ; formation d'un équipage en Louisiane, adaptation du bateau retenu à la navigation en région polaire ; conduite du bateau de Seattle jusqu'à Nome en Alaska.
En novembre 1944, l'US Air Force accède enfin à ses demandes répétées d'affectation en France, qu'il rejoint en décembre 1944.
En 1945-1946, la vie de Paul-Emile Victor se partage entre la France et les Etats-Unis et se conclut par sa démobilisation et son mariage avec Eliane Decrais en 1946.
Témoignages sur les expéditions au Groenland (1934-37) et la guerre
CAROFF (Capitaine de Frégate), La campagne de Norvège 1940, Service Historique de la Marine, 1955.
DUPAIGNE (B.), ROBBE (B.),
« Chez les Eskimo (Côte Est du Groenland) avec Paul-Émile Victor et Robert Gessain »,
Catalogue de l’exposition du cinquantenaire des expéditions scientifiques françaises au Groenland, Musée de l’Homme, 1989.
GAILLARD (Gérald),
Dictionnaire des ethnologues et des anthropologues, Armand Colin, 1997.
GESSAIN (Robert),
Ammassalik ou la Civilisation obligatoire, Flammarion, 1966.
Ouvrage d’ethnologie qui traite du devenir des Eskimo d’Ammassalik entre les années 1930 et les années 1960.
Le Docteur Robert Gessain a été le médecin-anthropologue de la première Expédition au Groenland (1934-35).
Il a effectué la traversée du Groenland en 1936. Plus tard il est devenu directeur du Musée de l’Homme.
GESSAIN (Robert),
Un homme marche devant, Arthaud, 1989.
Récit par un des participants de l’Expédition Trans-Groenland 1936 (traversée du Groenland en traîneaux à chiens).
LAMBERT (G.), ROBERT-LAMBLIN (Joëlle),
« Les acquis scientifiques de Paul-Émile Victor », in Revue du Palais de la Découverte, 1995, vol. 23, n°229, p.21-33.
Dans cet article Joëlle Robert-Lamblin, ethnographe des Eskimo d’Ammassalik à la suite de Paul-Émile Victor et de Robert Gessain, co-auteur avec Paul-Émile Victor de La Civilisation du phoque (c’est elle qui a classé les notes de terrain des expéditions 1934-37 au Groenland), analyse la méthode et les résultats ethnographiques de Paul-Émile Victor.
LATARJET (Raymond), Laponie, René Julliard, 1946.
Ce livre est le récit du voyage mi-ethnographique et mi-touristique que Victor a effectué en Laponie pendant l’été 1939 avec les frères Michel et Raymond Latarjet. Intéressant pour la description par un tiers de la pratique ethnographique propre à Paul-Émile Victor.
MAUSS (Marcel), Manuel d’ethnographie, Payot, 1996 (première édition 1947)
MAUSS (Marcel), Œuvres, à compléter.
PONCINS (Gontran de), Kablouna, Actes Sud, 1991 (Première édition 1954)
ROBERT-LAMBLIN (Joëlle),
« Soixante années de recherche française à Ammassalik (Est Groenland) », in J.-B. Charcot et la continuité des missions polaires françaises, Groupe Rhône-Alpes de l’Union Française de Philatélie Polaire, 1996.
